22 mai 2007
Interwiev de Mickael Cozien par Divroet New(e)z
Mickaël Cozien : joueur de cornemuse
Divroet New(e)z - Depuis combien de temps sonnes-tu ?
Mickaël Cozien - J’ai commencé la cornemuse à l’âge de 13 ans au Centre Breton d’Art Populaire de Brest (c’est une sorte d’école de musique traditionnelle où l’on enseigne la bombarde, la cornemuse, la harpe celtique, le violon, etc.). Les cours de cornemuse étaient donnés par un sonneur de la Kevrenn : Jean-Claude Guéna (que tout le monde connaît plutôt sous le nom de Chicag), sur la base de la méthode de Gilles Goyat. (D’ailleurs dans cette méthode on trouve une photo des doigts de Chicag montrant la position à tenir sur le chanter. Lorsque j’ai de nouveaux élèves, je ne manque jamais de leur montrer cette photo et je leur dis : ce sont les doigts de mon prof alors prosternez-vous devant, c’est lui le maître). C’est lui qui m’a donné le goût pour la cornemuse.
En 1987, je suis rentré au Bagad Plougastel avec qui j’ai fait mon premier concours. Puis j’ai intégré la Kevrenn Brest Sant Mark en janvier 1988, et là à nouveau j’ai eu beaucoup de chance. Étant le seul jeune à rentrer, tous les samedis, les sonneurs de la Kevrenn, un par un, m’ont transmis leur spécialité (rythmique, technique, etc.) C’est la raison pour laquelle ils m’ont intégré sur scène aussi rapidement. En février, je faisais mon premier concert, un programme de 2 h (pas évident à apprendre). Je garde de cette période un souvenir fabuleux.
DN - Au bagad on t’a donné un surnom ?
MC - À Brest, tous nos prénoms étaient précédés de Ti (Ti Polo, …), c’est ainsi que je suis devenu Timick. On m’a appelé aussi « mignon » (qui vient du breton : à traduire par « copain, ami »). J’ai eu aussi Mac Givrer (pour Mac Gyver) à cause de la coupe de cheveu, du couteau suisse et du scotch que j’emmène toujours partout.
DN - Qu’est ce que tu te dis en allant en répétition ?
MC - Plus grand chose puisque je ne peux plus aller aux répétitions avec Bordeaux (n’y habitant plus). Ça me manque beaucoup. J’ai toujours été très content d’aller en répé en général. J’aime être avec les autres pour répéter. Lorsque je suis à Poitiers, je pense régulièrement au bagad, surtout le mercredi, lorsque je vais aux cours de clavecin. Je me dis que c’est l’heure où commence la répétition du bagad et je me demande s’ils bossent bien, s’ils suivent mes conseils, s’ils sont sérieux… À priori ça marche bien puisque lorsque que je viens animer des stages, je n’ai pratiquement plus rien à faire (sourire). Je suis très content, tout le monde joue le jeu et travaille comme il faut.
DN - Ton rêve de musicien le plus cher, quel est-il ?
MC - Avant de dire où j’aimerais me retrouver, je voudrais dire la chance que j’ai eue déjà. Celle de pouvoir jouer avec des grands noms de la musique bretonne avec qui on a tous rêvé de jouer un jour. Quand j’étais gamin, mon père adorait Gilles Servat et je me suis retrouvé à jouer avec lui pendant 3 ou 4 ans. Mon père était aux anges. J’ai aussi participé à quelques concerts de Stivell. À l’époque, j’étais un petit branleur (euh… non, je ne raconterai pas l’anecdote !), j’ai eu la honte de ma vie ce jour là.
En tout cas, c’est extraordinaire, on est là en face des gens grâce auxquels tout a commencé pour soi, on joue à leurs côtés. Je connais beaucoup de gens qui critiquent Stivell ou même Gilles Servat mais il faut se rendre compte d’une chose, c’est que s’ils n’avaient pas été là, je ne sais pas si moi, par exemple, je jouerais de la cornemuse aujourd’hui. Ce sont des gens extraordinaires.
Une autre chose encore qui m’est arrivée, au mois de février, je me suis retrouvé à jouer avec Jim Kilpatrick qui a été 15 fois champion du monde de caisse claire ! C’est pareil, ce sont des gens qu’on connaît et on ne penserait jamais jouer avec eux un jour, on se dit qu’on n’est pas du même univers, qu’on n’a pas forcément le même niveau… et puis voilà ! Je jouais à côté de lui. Et j’ai rencontré quelqu’un d’une gentillesse… charmant, et qui joue à la perfection. On ne peut même pas imaginer qu’il joue de la caisse claire avec autant de simplicité, de facilité. On le regarde jouer, il n’y a aucune tension. Souvent on voit les musiciens jouer crispés, lui est détendu, ce sont juste deux mains qui bougent avec vitesse et dextérité : il est capable de faire n’importe quoi. J’ai joué avec lui, vous vous rendez compte, du coup, je lui ai dit : « maintenant je vais pouvoir dire ça aux copains et tout le monde va croire que je suis bon ». Il a bien rigolé. Ça a vraiment été sensationnel.
J’ai donc eu un parcours assez sympathique.
Après, mon plus grand rêve serait de jouer avec les Rolling Stones. Je suis Fan de ce groupe depuis très longtemps. C’est un groupe qui me rend fou. Dès que je les entends à la télé, que je vois un article de presse ou que j’entends une chanson à la radio, je ne sais pas ce qui se passe, il y a un déclic, c’est magique. J’ai des sensations, la journée devient forcément bonne. C’est bizarre de dire ça parce que c’est un groupe de rock, ils ont un parcours assez hallucinant mais ils sont magiques, ils me donnent des frissons. Je deviens fou, insupportable, je saute partout. Mon rêve serait de me retrouver avec eux, de les rencontrer. Ce serait génial de rencontrer Mick Jagger et de lui dire : « coucou je m’appelle Mick aussi, mon père m’a donné le même prénom que toi » (grand sourire). Mon petit frère est né le même jour (pas la même année) que le guitariste des Stones, c’est quand même pas mal.
DN - Ton meilleur souvenir pour l’année 2004
MC - Pour l’année 2004 ? … ça sera le même pour tous les gens du Bagad de Bordeaux, je pense, c’est notre acceptation en quatrième catégorie. Je crois que c’est qu’il y a eu de plus fort dans l’année. J’en aurais pleuré, un peu comme à Carhaix quand j’ai su qu’on était premiers aux éliminatoires. Oui ! C’est 4 ans de travail pour tout le monde, à bosser comme il fallait et puis voilà ! On a réussi ! Maintenant c’est vrai que c’est arrivé plus vite que je ne le pensais. Je savais qu’on pouvait le faire mais je ne pensais pas qu’on y arriverait si vite. Voilà ! C’est mon meilleur souvenir, le plus important. Mon autre grand souvenir a été d’être pris au CEFEDM de Poitiers pour passer mon Diplôme d’Etat de musique traditionnelle. Parce que je n’y croyais pas, je me suis mis une énorme pression, je ne savais pas si les gens allaient apprécier la cornemuse. Je n’y crois toujours pas, mais bon, je me rends à l’évidence, si j’ai été pris, c’est que j’ai fait quelque chose qui a plu.
« Je me suis mis une énorme pression, je ne savais pas si les gens allaient apprécier la cornemuse. »
DN - La pire de tes sorties.
MC - Celle qui m’a laissé le plus mauvais souvenir c’est le résultat du concours de quatrième à Lorient. C’est paradoxal parce que c’est mon meilleur souvenir mais c’est aussi mon plus mauvais souvenir parce qu’on n’a pas su les résultats. On était en train de faire le triomphe et c’est en arrivant à la fin du triomphe qu’on a su que les résultats avaient été donnés et on a su qu’on restait. C’est dur parce que les gens du bagad étaient tous sur le départ, ce qui fait qu’on n’a même pas pu sauter de joie ensemble. On l’a tous su séparément et c’est dommage, un bagad c’est un groupe, j’aurais bien aimé qu’on puisse être tous ensemble pour l’apprendre ensemble. Bon, on est en quatrième, on va prendre le côté positif de la chose.
DN - Un réflexe ou un grigri avant de monter sur scène
MC - Un réflexe, non. Un gri-gri oui. J’ai toujours quelque chose dans la poche. C’est un petit nœud vert avec une épingle à nourrice et avec deux pastilles, mon ré bémol et mon sol bémol pour la cornemuse. Si je ne l’ai pas, je suis mal si je suis sur scène car j’en ai souvent besoin. Je n’ai que ça comme gri-gri (sourire).
DN - Qu’est ce qui t’énerve le plus sur ton instrument ?
MC - Jusqu’au mois de décembre, c’étaient mes bourdons, parce qu’il y a eu une petite histoire cette année pas très bonne, de celles qui arrivent rarement dans la vie d’un musicien, je n’ai plus MA cornemuse. J’en ai une autre qui est ma première cornemuse, alors j’éprouve moins de plaisir à régler mon instrument comme je le faisais auparavant. J’avais une poche en cuir, des anches de bourdons en roseau et je m’amusais, je pouvais les régler comme je voulais, il y avait une certaine osmose avec mon instrument. Ce qui fait que j’ai repris ma première cornemuse, j’ai mis des anches Oméga et je trouve ça génial mais j’avais énormément de mal à régler mon bourdon basse, je souffrais énormément. Et puis un certain Jean-Luc Coadou du Bagad de Bordeaux m’a sauvé (Merci Jean-Luc), ce qui fait qu’il n’y a plus grand chose qui m’énerve sur mon instrument. La seule chose c’est qu’il m’arrive de ne pas bosser assez, alors le mec, il n’est pas bon. Donc c’est plus le mec qui m’énerve que l’instrument.
DN - Il y a une partition que tu adores et que tu voudrais conseiller ?
MC – J’adore la marche écossaise qui s’appelle « Lord Alexander Kennedy », je crois que c’est la plus belle marche qu’il y ait au répertoire écossais, sinon « Blair Drummond » et en reel « Mrs MacPherson of Inveran ». Voilà, en musique écossaise, ce sont les trois morceaux que j’adore (et que je joue trop souvent d’ailleurs). En musique bretonne, l’une des plus belles suites que j’ai entendues c’était une suite fisel jouée par Patrick Molard sur son disque « Ar Baz Valan » qui est géniale. Il la joue super bien. Et en irlandais, tout ce qui peut délier les doigts, où on peut s’amuser et faire ce qu’on a envie.
DN - Tu as d’autres intérêts en matière de musique
MC - J’adore le clavecin (vu que je m’y suis mis), c’est génial (j’peux pas dire mieux). Sinon en matière de musique : « les Stones », la musique des années 60-70 plutôt rock, beaucoup la musique baroque, … un peu tout. On a énormément de choses à apprendre de toutes les musiques et ça peut donner des idées aussi, il faut savoir s’ouvrir. Elles ont toutes quelque chose d’intéressant, et souvent, il suffit de tendre l’oreille.
DN - Qu’est-ce qui a motivé ton besoin de partager tes connaissances ?
MC - Des chances extraordinaires, la chance des rencontres : Jean-Claude Guéna, mon premier prof, qui m’a tout donné. La chance de la jeunesse : à la Kevrenn Brest Sant Mark, certains m’ont également tout donné, je n’étais qu’un petit jeune, un petit mec, et pourtant j’ai eu des cours particuliers avec quasiment tous les sonneurs de cornemuse de la Kevrenn. La chance des opportunités : Jean-Claude Guéna me laissant sa place au Centre Breton d’Art Populaire de Brest, ça a été quelque chose de très fort, c’est là que j’ai fait mes premières armes de prof aussi. J’avais 16 ans, ça faisait 4 ans que je faisais de la cornemuse. J’ai adoré les élèves, j’ai adoré donner des cours, j’ai adoré donner, tout court et voilà ! Maintenant, c’est bien ancré. Et le fait d’être à Poitiers, de ne plus donner de cours, c’est là que je me rends compte à quel point c’est plus important pour moi que d’être sur scène. J’ai besoin de voir les élèves, de les voir progresser. En tant que formateur Divroet, je retrouve des gens qui en bavent, qui en veulent, c’est respect ! Il faut tout leur donner si on peut. Et quand on voit comme ils sont heureux après un stage, comme ils sont motivés, je crois qu’il n’y a pas de plus beau cadeau pour un formateur. C’est génial de donner envie de continuer à travailler, de perpétuer cette musique, j’adore ça.
« Des gens comme ça, qui s’intéressent à notre culture, il faut les garder ! »
DN - Tu composes également… avec une méthode bien à toi… tu veux nous en dire 2 mots ?
MC - Euh… j’ai plutôt tendance à garder ça pour moi ou alors à les partager avec Bernard Duperrier (très bon sonneur du Bagad de Bordeaux, je tiens à le préciser), … qui justement, a commencé la bombarde sans avoir de rapport avec la Bretagne ou la musique celtique et que je tiens à féliciter ! Petit message privé à tous les sonneurs : respectez bien ces gens-là parce que des gens comme ça, qui s’intéressent à notre culture, il faut les garder, il n’y a rien de plus beau pour moi qu’une personne qui n’a rien à voir avec notre culture et qui s’y intéresse, c’est respect. (Bravo Bernard)
Pour composer ? Je me lève un jour et je me dis : « arrête de rien foutre et compose un morceau ». J’essaie de prendre ce qui me plaît le plus dans la cornemuse, et à partir de la technique j’essaie de faire quelque chose de joli. Ça semble un peu bizarre mais je fonctionne comme ça, à partir d’ornements que j’aime jouer, je compose un morceau autour.
DN - Tes projets d’avenir
MC - Mon Diplôme d’Etat. Ce que j’aimerais bien aussi c’est de revenir sur Bordeaux avec ce diplôme et peut-être avoir la chance de trouver une école de musique et ouvrir une classe de cornemuse. Ce serait assez exceptionnel de faire ça en dehors de la Bretagne. C’est un petit challenge qui m’amuse un peu, il faut rêver… Et puis c’est de continuer de donner des concerts, de venir m’amuser avec les gens de Bordeaux, c’est aussi bête que ça. Prendre du plaisir et donner du plaisir.
DN - Quelles sont tes sources d’inspiration ?
MC - Les Stones, « of course ». Et en dehors des Stones, la Kevrenn Brest Sant Mark : ils ont toujours fait une musique un peu en dehors de la musique traditionnelle. C’est ce qui m’a permis également de rencontrer des gens comme Alain Trovel, Ronan Sicard, Christian Desbordes, Pierre-Yves Moign… Tous, des gens qui ont compté énormément pour moi, j’ai découvert et joué leurs compositions, leurs arrangements. Ce sont des personnes qui font une musique extraordinaire et qui ont une musicalité incroyable. Quelquefois, je réécoute des morceaux, je repique un passage ou une mesure et à partir de là, c’est parti, je brode. Je pars dans un « trip ».
DN - Ton petit mot de la fin
MC - Vive le Bagad de Bordeaux, vive tous les groupes Divroet ! Franchement, tout ce qui est en train de se passer en Divroet avec la BAS Divroet, je trouve ça génial. J’aimerais aider plus mais cette année c’est un peu délicat de trouver du temps. Mais bravo à tout le monde, il faut continuer comme ça ! Il y a un potentiel énorme et on va faire quelque chose de bien.
Sinon, pour finir, un petit hommage à des gens très importants pour moi : Jean-Claude Guéna, Jean-Luc Coadou qui n’a jamais compris pourquoi, Bernard Duperrier (je suis fan de Monsieur Bernard), et puis Céline (ma copine) que j’ai suivie à Bordeaux (les Bordelais, la prochaine fois que vous la verrez, il faudra vous prosterner devant elle !) et puis le Bagad de Bordeaux. J’aimerais rajouter le nom d’Alain Riou, batteur qui a révolutionné la caisse claire en Bretagne et vient malheureusement de nous quitter. J’ai eu la chance de le connaître et de jouer avec lui à la Kevrenn Brest St Mark. Un grand monsieur.
10 novembre 2006
Interwiev de Loïc Chavigny
W I G A W A G
en roue libre
Ancrée dans la tradition de danse bretonne mais ouverte aux parfums et pulsions du monde, la musique de WIG A WAG affiche une identité métissée aussi brouilleuse de cartes que traçeuse de pistes. A l’écoute du monde qui l’entoure, le sextet tourangeau, déjà auteur de trois disques, s’est forgé un univers aux frontières heureusement mouvantes dans lequel acoustique rime avec dynamisme tribal. Douar Iskis, le troisième opus récemment paru du groupe, confirme son choix d’une musique bretonne de coeur mais désireuse d’ouverture et d’intégration. Cultivant le saugrenu, le sombre et le ludique, ravivant les événements du passé pour mieux éclairer le présent, les textes de WIG A WAG affichent leur inclinaison pour une poésie aux couleurs de l’étrange.
Loïc CHAVIGNY, le feu follet chanteur, a bien voulu livrer pour ETHNOTEMPOS quelques clés pour mieux comprendre le mystérieux son de WIG A WAG...
Ancrée dans la tradition de danse bretonne mais ouverte aux parfums et pulsions du monde, la musique de WIG A WAG affiche une identité métissée aussi brouilleuse de cartes que traçeuse de pistes. A l’écoute du monde qui l’entoure, le sextet tourangeau, déjà auteur de trois disques, s’est forgé un univers aux frontières heureusement mouvantes dans lequel acoustique rime avec dynamisme tribal. Douar Iskis, le troisième opus récemment paru du groupe, confirme son choix d’une musique bretonne de coeur mais désireuse d’ouverture et d’intégration. Cultivant le saugrenu, le sombre et le ludique, ravivant les événements du passé pour mieux éclairer le présent, les textes de WIG A WAG affichent leur inclinaison pour une poésie aux couleurs de l’étrange.
Loïc CHAVIGNY, le feu follet chanteur, a bien voulu livrer pour ETHNOTEMPOS quelques clés pour mieux comprendre le mystérieux son de WIG A WAG...
Entretien avec Loïc CHAVIGNY
(chanteur de WIG A WAG)
Vous êtes tous Tourangeaux dans WIG A WAG. D’où vous vient cet intérêt pour la matière musicale bretonne ?
Loïc CHAVIGNY : Il faut préciser que deux personnes dans le groupe sont d’origine bretonne : le talabarder Cyrille BONNEAU, qui est originaire du Morbihan, du Faouet très précisément, et moi-même. Nos parents et grands-parents sont venus dans la région du Centre de la France pour chercher du travail, ou bien, en ce qui concerne ma mère et ma grand-mère, pour échapper aux bombardements à Brest pendant la seconde guerre mondiale. On les a mises dans un train et elles ont atterri à côté de Tours. Voilà pourquoi je suis né là-bas. Mais nos familles respectives sont bretonnes, et Cyril et moi nous sommes rencontrés dans l’idée de retrouver nos racines. Lui faisait de la cornemuse depuis bien longtemps déjà, vu qu’il enseignait l’instrument et avait participé à de nombreux bagadoù. Moi, j’avais essentiellement fait du chant gallo.
Voilà d’où vient notre passion à la fois pour la région et pour sa musique.
Il y a eu aussi plusieurs déclics. Avec Cyrille, on a entendu des groupes comme GWERZ, BARZAZ, AR RE YAOUANK ou encore KERN, qui, dans les années 1980 et 1990, ont considérablement fait évoluer la musique bretonne. On s’est aperçus qu’on pouvait faire de la musique bretonne autrement. C’est ce qui nous a plu. On s’est donc rencontrés avec Cyrille en 1996, on a fait un premier spectacle en 1997 et on a commencé à réunir autour de nous d’autres musiciens, comme Laurent JOLLY, le percussionniste, qui est de Noirmoutier et qui habite aujourd’hui à Argol, dans le Finistère. Il est donc viscéralement lié à cette Terre, à cette musique. SMAD, le violoniste, a une formation classique, a joué beaucoup de musique tzigane et aime énormément le folk d’une manière générale. Notre nouvel accordéoniste, Lico DA SILVA, est d’origine portugaise et a la double nationalité portugaise et française. Il est de plus issu de la culture portugaise, à savoir qu’il joue le répertoire du fado. Il nous a donc beaucoup apporté pour notre troisième album. Notre ancien accordéoniste, Stéphane MARTINE, était du reste aussi Portugais et aimait bien sûr la musique portugaise, mais aussi tzigane et les musiques traditionnelles d’une manière générale. Tout le monde s’est donc retrouvé autour de certaines influences musicales tournant autour du traditionnel mais aussi des musiques métissées («world» pour dire un gros mot), comme LO’JO TRIBAN, des groupes comme ça. Voilà... Vous m’arrêtez si je dis une bêtise. (rires)
La littérature bretonne, pour ne pas dire celtique, a-t-elle également fait partie de vos centres d’intérêt ?
LC : Oui, il y a eu un intérêt pour quelques-uns d’entre nous, comme SMAD, qui aime beaucoup tout ce qui concerne la mythologie celtique, et Cyrille, qui je crois a fait une étude des textes de Xavier GRALL, et moi, qui a fait des études de lettres modernes. Je m’intéresse aux langues, à la littérature, et j’ai découvert la littérature bretonne sur le tard, en passant par des textes de chansons dans un premier temps, par des textes traditionnels, des livres aussi importants que le Barzaz Breiz, qui est une mine de beauté poétique tout étant d’un immense intérêt historique, même s’il a été très controversé à un moment donné avant d’être réhabilité par Donatien LAURENT. Assez récemment, j’ai découvert la poésie moderne bretonne, des gens comme évidemment Per-Jakez HELIAS, dont je préfère les poèmes aux romans.
Ainsi, WIG A WAG a réuni des gens qui avaient envie de faire évoluer, à leur manière et avec leurs moyens, la musique bretonne et moi, qui avait envie de composer en breton en essayant de trouver un style plus moderne dans l’écriture. J’espère que ça se voit un peu sur le deuxième album.
Musique dansante, musique dansable
J’imagine donc que vous avez dû vous sentir un peu à l’étroit dans le cadre de la simple musique de fest-noz...
LC : Pour être absolument honnête là-dessus, quand on s’est rencontrés en 1996, notre première idée était de faire un groupe de fest-noz. Cyrille avait déjà fait de nombreux festoù-noz ; moi, j’avais déjà fait danser les gens avec un groupe de chant gallo... Notre premier album, réalisé en 1999, est encore d’une certaine manière un album de fest-noz. Mais déjà, dans notre musique, on s’est sentis un peu étriqués dans ce genre-là et on a eu envie de faire exploser tout ça. On est passés naturellement du fest-noz au concert parce que c’était une possibilité pour nous de nous exprimer plus librement et de façon plus personnelle. C’est pourquoi je pense que le deuxième album a déjà plus d’apports personnels de la part de chacun des musiciens. L’évolution du groupe est là. Dans le deuxième disque, il y a plus de compositions que dans le premier. Cela ne nous a pas empêché de continuer à faire des arrangements de thèmes traditionnels sur le troisième album (ça a marché auparavant avec Sergent-Major, et c’est vrai qu’on aime faire ça), mais il est vrai qu’on est essentiellement un groupe de compositions.
Votre perspective est donc de jouer une musique qui puisse se danser mais aussi s’écouter ?
LC : Une musique qui se danse ou de manière traditionnelle – on fait des an dro, des ronds de Saint-Vincent, des plinn... même si elles sont jouées de façon un peu rapide, ce sont des danses traditionnelles – , ou bien qui se danse comme on veut. Si, à un moment donné, notre musique n’est plus dansante dans un cadre rigoureux de fest-noz, elle reste malgré tout dansable.
Dans notre travail de composition, on part souvent d’un rythme de danse. Les mélodies comme les grooves de basse ou de percussion sont fondés très souvent sur une pulsation qui serait quasiment une pulsation de danse, parfois traditionnelle, comme un kost ar c’hoat. Par exemple, Satori Breizh, sur le deuxième album, était au départ un kost ar c’hoat. Maintenant, ça ne l’est plus du tout, car à partir de ça on brise tout et on cherche à aller plus loin. On prend plaisir à... pervertir, presque, l’essence même de la danse.
Comment cette «perversion» de la danse traditionnelle a-t-elle été perçue par les amateurs de fest-noz ?
LC : Paradoxalement, le premier album, qui était très tourné sur la danse, a été moyennement bien reçu en Bretagne. Alors que le deuxième, qui se voulait plus personnel, a beaucoup plu aux puristes ! Ils se sont dits : «Voilà, ils parlent de leur propre voix et disent ce qu’ils ont à dire sans chercher à reproduire – même si ce n’était pas notre intention – un schéma traditionnel.» En gros, on nous a dit qu’on avait trouvé notre personnalité.
Votre utilisation d’instruments non typés «bretons» est-elle liée à une volonté d’ouvrir votre musique au-delà du cercle d’initiés ?
LC : Pour l’anecdote, lorsqu’on a joué en «off» du Festival interceltique de Lorient en 1999 ou en 2000, une jeune fille est venue nous voir à la fin d’un concert. Elle était en nage, vu qu’elle avait bien dansé, et elle était tellement enthousiasmée qu’elle nous a dit : «Si c’est ça la musique bretonne, alors j’adore la musique bretonne !» Et là, j’ai un peu tiqué et j’ai répondu : «Attention, ce n’est pas ça la musique bretonne. Ce qu’on fait, c’est une proposition...» C’est une «proposition» de musique bretonne. Après, on l’accepte ou on ne l’accepte pas.
Etrangetés tribales
Autre chose : la pochette de votre deuxième disque, Sarah ha Safar, est vraiment troublante. Pourquoi avoir choisi d’illustrer ce disque avec une tenaille ?
LC : Comme vous le savez, WIG A WAG fait référence au grincement des roues de la charrette de l’Ankou. Alors on s’est dits qu’on allait mettre une tenaille pour réparer les roues de la charrette !
Mais si vous la réparez, elle ne grincera plus ?!
LC : Effectivement... Je ne m’attendais pas à ça... Il va falloir que je trouve une autre réponse maintenant ! (rires)
En attendant, parlons donc de la signification du titre de votre dernier disque, Douar Iskis, autrement dit les «mystères de la Terre»...
LC : Ou «Terre étrange»... pour plusieurs raisons évidemment. D’abord parce que j’aime parler des habitants de la Terre. Et je trouve justement étrange que ces gens de la Terre s’entre-tuent, ou se font du mal. Il y a plusieurs chansons qui évoquent ce sujet. Et «Terre» parce que notre musique vient de la Terre, elle est tribale du fait de ses références très fortes à la musique bretonne et «étrange» parce qu’on va au-delà de ça. Voilà un peu l’explication du titre.
Les textes de ce troisième album ont-ils été inspirés d’événements récents ou renvoient-ils à des choses plus lointaines ?
LC : Brest Bombezet raconte des événements vécus par ma mère et ma ma grand-mère, ce sont donc des choses que je puise dans l’histoire de ma famille. Il y a aussi des choses qui proviennent de lectures, tel Kannen kanak, inspiré par un livre de Didier DAENINCKS intitulé Cannibale. En lisant ce livre, je me suis dit que les faits relatés dedans étaient finalement très peu connus, ignorés. J’aime bien revenir ainsi sur des choses oubliées, à côté desquelles on est vite passés. La mémoire historique va très vite et est de plus en plus courte. On ne sait déjà plus ce qui s’est passé il y a quelques années, je ne suis même pas sûr qu’on se souvienne de ce qui s’est passé il y a seulement quelques mois !
L’idée générale qui chapeaute ces histoires, c’est évidemment l’exploitation de l’homme par l’homme. Ca a toujours existé et je pense que ce n’est pas demain la veille que ça cessera d’exister. Je repense à Son Lakota, qui figure sur le deuxième album. Avec cette chanson, je faisais un peu un parallèle avec ce qui s’est passé en Bretagne, toutes proportions gardées. En bref, je suis très sensible à l’acculturation, à cette façon, parfois très démocratique, dont une société dominante et ces autorités bien pensantes ont la mainmise sur une population. C’est quelque chose qu’on vit encore aujourd’hui et qu’on vivra encore...
Mythologie populaire
et images sémantiques
Concernant tes textes en général : as-tu cherché à écrire des paroles inspirées par les thèmes de la littérature bretonne ?
LC : Mes textes s’inscrivent généralement dans la lignée du chant traditionnel breton, tout du moins dans sa thématique. Ce qui m’intéresse – ça paraît bête de le dire –, c’est la vie des gens, les bonheurs, les malheurs, tout type d’événements... Mes textes sont assez souvent des monologues intérieurs. Une personne raconte ce qui lui est arrivé. Il y a aussi des textes d’une veine plus traditionnelle, comme Moal Enez Izel, où il s’agit d’un départ de marin. Il y a un terme dont j’ignore le sens ou même s’il existe mais qui me plaît, c’est le terme «mythologie populaire», ou mythologie des gens. C’est-à-dire qu’au lieu de parler de mythologie au sens large et quasi ésotérique du terme, j’aime la mythologie qui concerne le peuple, le terroir. A côté de ça, j’essaye d’aborder des thèmes plus «à messages», même si on n’est pas un groupe revendicatif, comme l’exclusion, des choses de ce genre qui me tiennent à coeur. Den an ti all, sur le deuxième disque, est une critique de toutes formes de nationalisme, par exemple. Mais ce que j’aime faire, plutôt que de dire les choses crûment, est de les faire sonner de manière plus... poétique. Mais c’est difficile de parler de tout ça...
Ton ambition est cependant d’écrire des textes qui correspondent à la musique, à ses règles rythmiques ou harmoniques.
LC : Le texte intervient toujours après la musique. Mais pour être franc, c’est par fainéantise ! (rires)
Tu laisses la musique t’inspirer...
LC : Tout à fait. Je ne fais pas ça gratuitement, je travaille avec la musique qui arrive. C’est pourquoi les textes du troisième album restent donc majoritairement en breton, avec une volonté d’écrire des thèmes musicaux et des textes dans un cadre qui ressemble au cadre du chant traditionnel à danser.
Je m’imprègne de ce qui se passe, je compose moi aussi des mélodies et, au fur et à mesure, je m’imprègne des choses et je me dis «tiens, ça serait pas mal de faire ça». Je travaille dans la longueur. C’est devenu une pratique systématique chez nous : le texte arrive après. Je tente de le faire arriver le plus rapidement possible, pour que la musique essaye elle aussi d’aller vers le texte. C’est vraiment un tout, et toutes les pièces du puzzle réussissent à s’encastrer les unes dans les autres à la fin.
J’aime les langues. Je suis un médiocre linguiste, mais j’aime les langues dans leur matière phonique. J’adore les sonorités, comment les langues sonnent et comment il peut y avoir un lien entre du son et du sens. C’est ça qui m’intéresse, de même que tout ce qui, dans les langues, est idiomatique ; c’est-à-dire la possibilité de créer des images avec une langue, des images qui seraient quasiment des peintures phoniques, comme des images sémantiques. Je n’essaye pas de maîtriser parfaitement les langues, mais j’essaye de les utiliser le plus honnêtement possible dans une optique, je dirais, impressionniste, comme des touches de matières.
Cela explique pourquoi votre inspiration outrepasse le domaine breton proprement dit, tant en ce qui concerne les textes que la musique.
LC : On parlait tout à l’heure de l’évolution musicale du groupe. C’est vrai que le texte a accompagné cette évolution. Je ne pense pas qu’on se soit réunis un jour autour d’une table pour se dire «tiens, maintenant, on va faire un morceau qui sonne oriental». A aucun moment cela s’est passé comme ça. C’est plutôt les bagages musicaux de chacun, les expériences, les envies, les écoutes qui ont fait qu’on s’est imprégnés d’un certain nombre de choses qu’on a eu envie de faire passer. Cela dit, l’usage de percussions orientales, par exemple, peut nous avoir poussés à aller dans un sens, à la rencontre d’autres cultures, en l’occurrence orientales. En ce qui concerne les textes, je dirais davantage qu’il s’agit d’une tentative – très, très, très prétentieuse de ma part – de langage universel. Au bout d’un moment, le texte n’est plus un reporter, un média, quelque chose qui véhicule un sens, mais plutôt une manière de rassembler tout le monde. Ce qui m’a toujours intéressé en poésie, c’est les moments où l’on met côte à côte deux mots qui n’ont rien à voir, car là, ça crée une image...
...un peu à la manière du cadavre exquis.
LC : Tout à fait. De même, si on juxtapose deux langues, il peut se passer quelque chose.
Obscurité ludique
Tu as dit avoir pratiqué le chant gallo...
LC : J’ai beaucoup aimé en faire. Des groupes d’aujourd’hui comme KATE ME et OBREE ALIE font évoluer cette tradition via la musique, et c’est une bonne chose. Le gallo n’est pas ma culture ; je suis du Finistère, donc j’ai un peu de mal avec ça. Ce qui m’a intéressé dans le gallo, c’était l’énergie qu’il y avait sur scène lorsqu’on chantait à 5, 6, voire 9... C’était très étonnant. Le gallo qui est chanté aujourd’hui est très souvent «francisé» et qui n’a plus grand-chose à voir avec le vrai gallo. OBREE ALIE a réhabilité une langue ; il y a eu tout un travail sur le gallo, on a essayé de trouver une orthographe pour cette langue qui était orale, comme le breton au départ. La langue gallo commence à devenir importante, de plus en plus de gens s’intéressent à cette langue, elle a aussi son dictionnaire, sa grammaire... Tout cela est assez récent, mais du coup j’ai eu envie d’écrire un texte en gallo sur notre troisième disque.
C’est ce fameux «conte pour adultes», La Gröée de Nouae ?
LC : Oui, car c’est une langue qui, je crois, sied très bien au conte. Je suis donc parti dans un délire qui a des côtés un peu abscons. J’aime bien ça... Quand on pense au gallo, on pense à une langue de la campagne bretonne, à la Terre, pas à une langue de la ville. C’est pourquoi j’ai volontairement et paradoxalement situé mon histoire dans un paysage très urbain. Après, je me suis laissé aller dans une sorte de version moderne du Petit Chaperon rouge. Je ne sais pas si on s’en rend compte... J’ai voulu écrire un conte pour adultes parce que les adultes ont tendance à perdre leur âme d’enfant, ce qui m’embête beaucoup. Je me suis donc demandé ce qui pourrait toucher les gens... Or, les contes, comme les chansons populaires, sont très liés au quotidien, aux relations entre les gens... Comme je l’ai déjà dit, je suis généralement assez loin de la mythologie, je préfère ce qui est de l’ordre du populaire. Et j’aime «poétiser» les choses, les rendre mystérieuses... Comprend qui veut et ce qu’il veut !
D’où dans tes textes ce mélange d’obscur et de ludique, voire de surréaliste...
LC : C’est tout à fait juste. Le surréalisme peut paraître léger et ludique pour qui le lit distraitement, mais il y a derrière quelque chose de plus profond, de l’ordre du côté sombre. Il y a vraiment de cela dans le surréalisme...
Le Phare et le Vent
Il y a également des textes en français dans le répertoire de WIG A WAG. Je pense notamment au poème de Tristan CORBIERE, Le Phare, sur votre premier disque, ou encore à la reprise d’Angelo BRANDUARDI dans votre dernier disque...
LC : La poésie de Tristan CORBIERE me correspond tout à fait parce qu’elle est onomatopéique. Elle joue avec les mots. Il y a un sens qui passe, mais de temps en temps, les phrases se brisent, ne se finissent pas... C’est une poésie qui me plaît beaucoup. De plus, c’est quelqu’un qui aimait énormément la Bretagne. C’est pour ça qu’il a changé son prénom (il ne s’appelait pas Tristan à la base). Il y a quelque chose de très sympathique dans ce personnage quasi... maudit, on peut le dire. Je l’ai «rencontré» lors de mes études, et je me suis dit qu’il serait intéressant de faire se rencontrer un de ses poèmes avec un rond de Saint-Vincent. De ce fait, j’ai un peu modifié le poème en question pour qu’il rentre dans le cadre de la musique, et je prie les descendants de Tristan CORBIERE de m’en excuser. (rires)
Quant à la reprise de BRANDUARDI, c’est parce qu’on avait envie de faire une reprise d’une chanson française, sans pour autant avoir d’idée précise. Mais on m’a dit plusieurs fois (désolé si je me jette des fleurs, ça me gêne !) que ma voix ressemblait à celle d’Angelo BRANDUARDI. Il est vrai que c’est un chanteur que j’ai beaucoup apprécié étant adolescent. De surcroît, il a utilisé à une époque des instruments traditionnels, comme la cornemuse italienne, dans un but très personnel. On peut donc dire qu’à l’époque sa démarche était proche de la nôtre aujourd’hui. On a donc réécouté du Angelo BRANDUARDI, et l’accordéoniste a bien aimé Va où le vent te mène. On l’a donc travaillé. C’était un peu un challenge, car c’est le seul morceau de notre nouveau disque qui a entièrement été réalisé en studio. On a mis la mélodie du chant, chacun a travaillé par-dessus, a ajouté des choses, pour arriver à un résultat qui nous a tous étonnés, avec des passages un peu arythmiques...
